L'eau coule sur ma tête, sur mon torse, mes cuisses, puis file vers les canalisations de l'immeuble. Nu, assis par terre sous la douche, le visage pointé vers le sol, la tête posée sur mes mains, les coudes contre les genoux, les jambes en tailleurs, je laisse l'eau faire son travail reconciliateur et cicatrisant. J'aime sentir cette chaleur se diffuser en mon corps jusqu'au coeur. J'aime me lessiver le corps, j'aime cette impression qu'après la douche, tout reprendra à zéro.
J'aime éponger ma salle de bain inondée, puis m'essuyer et m'allonger, enveloppée de cette serviette de bain, nu et vide sur mon lit. Je suis serein.
Je peux m'arrêter quelques instants, observer ma vie, sa logique et ses incohérences. Mais finalement, face à l'ampleur de la tâche, au lieu de crier la vie, je plie lentement mes jambes, les pose contre mon torse, et glisse mes deux mains sous ma joue droite. Je ferme les yeux, je sombre.
Ce voyage fera le point.
Je suis à cheval. A cru, en pantalon de toile terne et en sweat shirt vert, le torse ouvert au vent. Pieds nus et les cheveux au vent. Ma jument est grande et fière, sa robe noire brillant à la lumière froide du soleil. La plaine verte sur laquelle nous galopons court vers la mer, bleue foncée. Le vent nous fait face mais cela ne fait qu'exciter plus ma monture, et mon dos suit naturellement le rythme de son galop. Les bras levés, comme un avion à l'envol, je ris. Le vent me fouette le visage et j'aime cette sensation de liberté. J'aime cette énergie spontanée et dépensée si inutilement. Confronté au vide humain, à l'animalité du souffle de la bête, à la verdure de la plaine que le vent marin a pourtant largement décimé, je vis. J'aime la tristesse de cette herbe qui ne sait s'élever mais qui combat toujours. Ce bref instant de retour à la nature et à l'instinct me fait jubiler.
Je suis à table, dans un restaurant qui me semble assez côté. J'observe la clientèle; je suis avec de vieux messieurs distingués, tous en costûme. Leurs visages me sont familier. Je suis en costûme; je suis aussi un vieil homme, je suis l'un d'entre eux. La lumière du soleil, la même que dans la plaine, éclaircit la salle par de grandes fenêtres aux bords blancs. Les hommes en face de moi parlent une langue que je ne comprend pas, de leurs voix de vieux hommes. Ils tiennent un couvert dans chaque main du bout de leurs longs doigts. Parfois, ils ponctuent leurs conversations d'un petit rire modéré. Je les regarde sans comprendre. Puis un garçon en chemise blanche sous un petit veston noir pose quelque chose sur la table, devant moi. Il me glisse quelques mots que je ne saisis pas. Un gros morceau de viande rouge trône dans mon assiette.
Je suis atterré. Je regarde, les yeux exorbités, la viande. Je ne comprend pas. Je déchire la viande de mes crocs et l'avale goulûment. Les gens qui m'ont vu m'observent dégoutés. Des clients demandent à changer de place. Les hommes de ma table ne savent réagir, ils ne comprennent pas. Ils me disent des mots que je ne comprend pas, me parlant comme à un ami de longue date.
La viande dans ma bouche m'a redonné vie. Je suis à quatre pattes dans le restaurant, retrouvant mon corps, libre d'agir comme celui-ci me le demande. Je saute agilement sur la nappe blanche, avise d'un oeil les assiettes des hommes en costume. J'y vole des morceaux de viande coupés. De l'autre oeil, je vois un homme s'approcher de moi, une chaise à la main, le regard menaçant. Je prend la fuite. A l'extérieur, le soleil a déjà disparu. Autour de la propriété, du chateau, il n'y a que de la forêt, je sens son odeur. Je cours à travers le jardin. Aucune séparation ne distingue le jardin des bois, et je cours ainsi.
En pleine forêt. Elle m'appelle.
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2 commentaires:
C'est joli. *.*
J'aime ton torse.
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